Jason Fox

Skips, traductions de skips et autres

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Objet # : SCP-XXX-FR

Niveau de menace : Orange

Classe : Sûr

Procédures de Confinement Spéciales : SCP-XXX-FR est actuellement confiné au site Aleph.
SCP-XXX-FR doit être confiné dans une cellule pour humanoïde standard de six (6) mètres sur quatre (4) mètres. La cellule doit être équipée de sanitaires spéciaux aménagés pour le sujet.
Un conduit de ventilation doit être installé, hors de portée de SCP-XXX-FR, pour prévenir les risques d'asphyxie, si la porte de sa cellule venait à être affectée accidentellement. La surface du sol de la cellule doit être capitonnée pour permettre à l'entité de dormir convenablement.

SCP-XXX-FR, doit être nourri par un membre du personnel ayant reçu des instructions précises concernant le mode de fonctionnement de l'anomalie affectant SCP-XXX-FR. La nourriture doit être versée directement dans sa bouche, sans qu'il n'y ait de contact entre l'objet ayant servi à nourrir le sujet et SCP-XXX-FR.
Lorsque l'entité doit effectuer un test, un membre du personnel armé doit l'escorter jusqu'à la salle de test, tout en maintenant une distance de sécurité d'au moins deux (2) mètres.

Une autorisation doit être demandée au Dr. Falcovert pour toute interaction ou discussion avec SCP-XXX-FR.

Description : SCP-XXX-FR est un humanoïde mâle de type caucasien, âgé de 26 ans, originaire du Nord de la France et mesurant 1,76 m pour 62 kg. Il a les cheveux bruns et les yeux marrons. Le sujet possède un casier judiciaire et de nombreuses plaintes avaient été émises contre lui, notamment pour dégradation de biens publics. Le sujet a adopté un comportement méfiant à l'égard de la Fondation, mais fut forcé de coopérer en raison de sa dépendance vis à vis de cette dernière.

Son anomalie réside dans sa capacité à changer les objets avec lesquels il rentre en contact direct, ou par le biais des vêtements qu'il portait lors de l'incident qui a provoqué son anomalie, en peintures murales. Ces peintures représentent une version anamorphique de l'objet touché par le sujet, dont le point de vue nécessaire à la vision normale de l'objet se situe à l'endroit exact où se situait
SCP-XXX-FR lors du contact. Des tests récents montrent qu'il ne peut affecter que les objets dont le poid ne dépasse pas les 90 kg, ou dont la taille est inférieure à 5 m3. Les tests effectués montrent également qu'il semble y avoir une limite à la taille de l'anamorphose obtenue par la transmutation. La limite fut définie comme un cercle d'environ 8 m2.

SCP-XXX-FR fut retrouvé enfermé dans sa voiture, devant son domicile, aux environs de [DONNÉES SUPPRIMÉES]. Le volant de sa voiture ainsi que les poignées des portières étaient transformés en anamorphoses. Lorsque l'intérieur du logis de SCP-XXX-FR fut fouillé par la Fondation, elle fit la découverte d'une pièce dont l'entrée était grossièrement dissimulée derrière une armoire. La pièce en question est recouverte de peintures murales, la plupart possédant des propriétés anormales insignifiantes. Toutes ou presque étaient accompagnées des initiales AWCY. La complicité de SCP-XXX-FR avec le groupe d'intérêt "Et Maintenant On Est Cool" a été démentie par le sujet, celui ci cherchant probablement à protéger l'un de ses contacts.

Contes et traductions de contes

Le trio passa la frontière allemande dans l'après-midi. Sur le siège arrière, du côté de la fenêtre droite, la jeune femme dormait, sa tête tombant sur son épaule. Une main passa alors à sa gauche et s'empara d'une bouteille de bière, avant de revenir vers l'avant du 4x4. Le chien allongé de l'autre côté de la boîte, à moitié assoupi, remua légèrement.

- Antonio ?

- Non merci.

Les deux amis étaient encore tendus, même si plusieurs heures s'était écoulées depuis le sauvetage de Chevêche. Sur la place du mort, le caporal jeta la tête en arrière, pour faire couler le liquide rafraîchissant au fond de sa gorge. Il déglutit. Ça ne s'était pas bien passé. Il savait que la Louve serait plutôt satisfaite, mais ses critères différaient de ceux de Koop. Pour elle, la marchandise était intacte, et les Français n'avaient pas laissé de trace pouvant les relier à la Krasnaya, ni mener la Fondation sur leur piste. Cela correspondait même sans doute à sa vision d'une mission se déroulant de manière idéale. Certains professionnels de l'enlèvement l'auraient exécuté volontairement de cette façon.
Si les deux agents étaient conscients de cela, ils restaient cependant éprouvés psychologiquement. La pseudo-réussite de leur mission leur procurait un léger réconfort, mais des doutes vis-à-vis de l'enjeu de celle-ci revenaient les tarauder.
Qu'est-ce qu'elle valait, cette fille, déjà ? Est-ce qu'elle serait capable de bosser ?

- Putain, tu te souviens de son air quand on l'a récupérée ? Elle était tellement terrifiée que j'ai eu la trouille qu'elle s'évanouisse. Tu penses qu'elle va vraiment coopérer avec nous ?

Xavier se tourna vers son ami. Il avait suivi un raisonnement plus ou moins parallèle au sien.

- J'en sais rien. Mais au pire, c'est la Louve qui l'a choisie, on l'a amenée, on a fait notre boul…

- Mmh ?

- J'ai l'impression d'essayer de me rassurer en pensant comme une machine.

Il jeta un autre coup d’œil au siège arrière. L'impression de fragilité qui se dégageait de la jeune femme était impressionnante d'une certaine manière. Son compagnon au volant reprit :

- Écoute, la mémoire va sans doute lui revenir, et il n'y a pas de raison pour qu'elle ne coopère pas. La Fondation l'a abandonnée pour la coller là, avec un connard tyrannique. On l'a observée pendant deux jours, ça se voyait qu'elle détestait ce…

Il déglutit, puis changea de sujet.

- Tu t'y connais en mémétique ? Qu'est-ce qu'on peut faire avec, en fait ?

- Je m'y connais pas assez pour te répondre, mais j'ai déjà été en contact avec un objet anormal qui avait un effet mémétique. Une peluche qui te pousse à vouloir la bercer quand tu la regardes. C'était super désagréable, crois-moi.

- Par contre, je comprends pas comment, avec un truc qui affecte uniquement ton esprit, tu peux tuer directement une personne, autrement qu'en la poussant à se tirer une balle.

- Mmh. Elle pourra sans doute te répondre. Enfin j'espère, parce que sinon, ç'aura vraiment été une mission de merde.


Natali martelait la table de son index et de son majeur, en rythme avec les notes du piano de la chanson "Знаешь ли ты" qu'elle rejouait mentalement. Une chanson plutôt larmoyante, en décalage avec la réputation de la Louve. Ses subordonnés auraient été surpris. La chanson en elle-même ne lui plaisait pas particulièrement, mais elle l'associait à des souvenirs plutôt heureux, aux côtés d'une des ses amies de longue date.
Son esprit était cependant tourné vers l'écran de son ordinateur, et de la liste de visages qui défilait sous ses yeux. Non, non, non, peut-être, non… Elle notait mentalement ceux susceptibles d'être récupérés. Utiles, mais ne nécessitant pas une surveillance approfondie de la part de la Fondation. Parmi eux, quelques gardes vétérans, dont l'expérience était bonne à prendre, des chercheurs de basses accréditations aux connaissances approfondies sur des sujets potentiellement intéressants. Elle leva ensuite les yeux. Le déserteur venait d'entrer.

- Vous aviez des idées sur la prochaine personne à secourir ?

Xavier devina la direction qu'allait prendre la conversation, et resta silencieux, faisant comprendre à la Louve qu'il savait que sa réponse n'aurait pas d'importance.

- Oubliez-la. Je sens que ça va être l'un de vos camarades de beuverie, ou un avec qui vous aurez fêté le réveillon. Et pour le moment, d'une part, nous avons besoin d'autre chose, et de l'autre, ceux-là sont probablement sous bonne garde. Votre petit trio de justicier peut les oublier. Du moins, pour le moment.

Il acquiesça, crispé. Mais bon, il fallait tenter.

- Celui auquel je pensais est un excellent soldat, et il parle russe. Il a travaillé pendant dix-neuf ans au sein de la Fondation, et il peut vraiment être utile, rien qu'avec les informations dont il disp…

- J'ai lu le dossier du sergent Richelier. Et c'est non.

Merde.

- Pour le moment, j'en vois deux qui peuvent m'intéresser. Le spécialiste Tradel, et le docteur Chevêche.

- Tradel ? Ce type est un connard fini. Tout ce qui l'intéresse, c'est sa putain de fiche de p…

Natali soupira.

- Il a été en contact avec la plupart des anomalies qui pourraient intéresser mes relations dans le monde du mercenariat de l'anormal. J'en ai plus ou moins rien à foutre de ses relations avec vous et vos camarades. Ce qui m'intéresse, c'est ce qu'il sait.

- Je désapprouve. Fortement.

La Louve resta silencieuse pendant un instant.

- Vous réalisez que négocier n'est pas la chose à faire, dans votre situation.

- Ce n'est pas seulement vis-à-vis de moi. Ce type ne nous apporterait que des problèmes. Je l'ai côtoyé pendant près de deux mois, et il ne s'est pas passé un jour sans que j'aie envie de lui coller un pain. Et il n'a aucune éthique, aucune loyauté. Un vrai Judas.

Natali n'avait pas envie de voir cette conversation s'éterniser.

- On y reviendra. Quant à Chevêche… Que-savez-vous d'elle ?

- Elle travaillait sur les mémétiques.

- Je le sais déjà, j'ai son dossier sous les yeux. Si je vous pose la question, c'est pour que vous m'appreniez des choses. À commencer par ses problèmes psychologiques. En détail, de quoi s'agit-t-il ?

Le Français resta silencieux pendant quelques secondes, fouillant sa mémoire.

- Elle a un peu travaillé à Samech. Je ne lui ai jamais parlé, mais on m'a prévenu qu'elle était extrêmement timide. Pathologiquement. Et elle ne supporte pas le contact physique. À part ça, tout ce que je sais doit être sur son dossier. Elle est paraplégique, et elle faisait des agents mémétiques tueurs.

- On en arrive au point qui m'intéresse. Si elle est capable de faire ce genre d'agents, voire d'autres, elle est infiniment plus précieuse que Tradel, ce qui vous arrange. Mais tout est dans ce "si". Parce que je n'ai pas envie qu'on se retrouve avec une fille tétanisée, incapable d'articuler un mot, parce qu'il y a trop d'inconnus autour d'elle.

- Si elle a vraiment travaillé à la Fondation, ça ne devait pas être trop grave, non ?

- Sans doute. En tout cas, vous jugerez sur place.

- Donc…

La Louve l'interrompit.

- Oui, mais rappelez-vous : Ce n'est pas par générosité, mais parce que je veux que vous soyez motivé. Je n'ai pas envie de vous voir lâcher l'affaire à la première occasion. D'ailleurs, les faveurs que je vous fais s'accumulent. Ayez tendance à ne pas l'oublier.

Son regard se dirigea à nouveau vers l'écran.

- Vous pouvez disposer.

Le Français salua Natali, et quitta la salle. En marchant dans les couloirs, il se fit aborder par Antoine.

- Koop ? Alors, pour Charles ?

- Non. J'ai demandé, mais c'est elle qui choisira ceux qu'on sauvera.

Son interlocuteur eut un mouvement d'humeur.

- Et merde…

- On pouvait s'y attendre. T'inquiète, on ira le chercher plus tard. La Fondation va probablement plonger encore plus dans le chaos, et on aura notre occasion.

- Ouais, sauf si le chaos en question pousse la Fondation à…

Le Français déglutit. Il changea de sujet.

- Qui… ?

- Diane Chevêche. Tu vois, la fille en fauteuil roulant qui bossait aux mémétiques ?

- Vaguement. Je lui ai jamais parlé. Pourquoi est-ce qu'elle intéresse la Louve ?

- Elle faisait des agents mémétiques tueurs. Des trucs qui peuvent être programmés pour ne tuer que ceux que tu veux. Et qui sait, elle sait peut-être faire d'autres trucs. De quoi intéresser pas mal de monde.

- En effet. On part quand ?

Xavier réfléchit pendant quelques secondes.

- Il nous faudra un peu de temps pour nous préparer, et faire des plans. On ne va probablement pas arriver et repartir. On t'avait surveillé pendant plusieurs jours avant de…

Il hésita sur les mots

- …de te ramener. Donc je dirais qu'on a ce soir, et la journée de demain pour se préparer, et qu'on partira après-demain.

Antoine hocha la tête. Ils commencèrent à se diriger vers leur dortoir, qui leur servait de QG.


Diane ouvrit les yeux. Elle sentait son dossier vibrer, et la lanière d'une ceinture lui barrer le ventre. Un coup d’œil à droite sur l'autoroute qui défilait lui confirma qu'elle se trouvait dans une voiture en marche. Elle n'osait pas bouger. Son regard se dirigea vers l'avant du véhicule, pour voir les deux hommes qui l'avaient…
Sa respiration se bloqua, alors que la mémoire lui revenait. Il… et eux… et maintenant…
Les battements de son cœur s'accélérèrent, et elle se mit à haleter, la bouche entrouverte. Le conducteur à l'avant l'entendit et jeta un coup d’œil en arrière, avant de se tourner vers son compagnon.

- Hé, elle se réveille.

L'autre se retourna, l'air inquiet. Les yeux de la Française filaient d'un point à l'autre du 4x4, avant de s'arrêter sur le berger allemand allongé à sa gauche, à côté d'un carton rempli de bouteilles de bières bon marché. Celui-ci était avachi, le museau sur les pattes, et avait les yeux ferm…

- Hé ? Excusez-moi, vous… vous allez bien ?

Le regard de la jeune femme revint vers le passager, coiffé d'une casquette. Elle hocha la tête, hébétée, la bouche toujours entrouverte. Sa gorge émit un son inaudible.

- Souvenez-vous, on ne vous veut aucun mal.

Il se mordit la lèvre.

- Vous pouvez parler ? Est-ce que… est-ce que vous vous souvenez de la Fondation ? La Fondation SCP ?

Elle acquiesça à nouveau, par réflexe, avant de baisser les yeux.

Attends, je m'en souviens ?

Des flashs lui étaient revenus lorsque son cerveau s'était mis à travailler à plein régime, sous le coup de l'adrénaline, mais c'était seulement sur le moment, et ceux-ci avaient glissé hors de sa conscience après-coup. Elle avait néanmoins le vague souvenir d'en avoir rêvé durant son sommeil. Une ville étrange, des longs couloirs blancs, et un bureau. Dessus, une tablette graphique "pour le boulot" et un pot à stylo. Des couleurs sombres, et une odeur de déodorant. Elle utilisait beaucoup de déodorant. Des images qui étaient incohérentes avec ses vrais… ses vrais souvenirs ? Maintenant qu'elle y repensait, ceux-ci lui semblaient sonner faux. Comme si les émotions qu'elle avait ressenti durant la période "floue" de sa mémoire l'avait désertée, ou s'étaient progressivement atténuées, pour ne laisser que des informations froides, sans plus d'affect que si elle les avait mémorisée en regardant un film. Elle releva la tête et voulu parler, mais à nouveau, aucun son ne sortit de sa bouche.

- Vous avez des souvenirs précis ? Des moments particuliers ? Est-ce que…

Le conducteur posa la main sur le bras de son compagnon pour l'interrompre et jeta un coup d’œil à la passagère avant de rediriger son regard vers la route. Il ouvrit la bouche.

- Écoutez, tout va bien. Je sors de ça moi aussi. Comme vous, j'ai perdu la mémoire, mais je l'ai retrouvée progressivement. Je vous le promets, ça va vous revenir, et on va vous aider.

Il baissa légèrement la tête, pensif, avant de la redresser.

- Vous avez travaillé dans une organisation appelée "la Fondation SCP". Cette organisation a pour but… d'emprisonner les entités anormales. Paranormales, si vous voulez. Cette organisation est implantée partout dans le monde. Dans chaque pays, il existe des "sites", des… bases, qui servent de piliers à la Fondation.

Le conducteur marqua un temps.

- C'est là que les entités anormales sont emprisonnées. C'est aussi là que les employés de la Fondation travaillent. Vous y avez travaillé, dans le département des mémétiques. Vous… ça vous évoque quelque chose ?

Elle ouvrit un peu plus la bouche, avant de se rendre compte qu'elle ignorait si elle allait dire oui ou non.
Le passager à la casquette lui jeta un regard inquiet.

- Prenez votre temps…

Elle avait l'impression de tenter d'attraper des poussières en suspension dans la lumière. Des fragments supplémentaires lui revenaient, et le fait que le récit du conducteur et l'approbation de l'autre ne lui semblent pas infiniment absurdes était révélateur. Mais malgré tout, s'accrocher à une image, une parole, ou une autre sensation lui semblait impossible. Crispant.

- Je… enfin j… je…

Parler n'était pas une sinécure pour elle, de manière générale. Mais là, ça représentait un effort herculéen. Au-dessus de ses forces. Elle se contenta d'acquiescer, en espérant que le message global passe.
Les yeux toujours fixés sur la route, le conducteur reprit.

- Pour le moment, c'est tout ce que vous avez besoin de savoir. Vous avez travaillé au site… au site Samech, l'un de ces "piliers" avant d'être mutée à Aleph. Au site Aleph.

Ses mains se crispèrent sur le volant.

- À un moment, ils manquèrent d'argent. De beaucoup d'argent. C'est pourquoi ils prirent la décision d'abandonner intégralement le site Aleph. Où vous travailliez. Ils ont effacé la mémoire de tous les employés. Dont moi et vous.

Il s'arrêta, comme s'il se rendait compte que son résumé, ou rappel, pouvait sembler tiré d'un film de science-fiction, aux oreilles de la jeune Française. Mais elle écoutait attentivement, avec un air un peu hébété, mais qui semblait être de mise, vu sa situation.
Il s'apprêta à reprendre son récit, puis jugea qu'il fallait mieux faire une ellipse, pour éviter de la replonger dans des mauvais souvenirs. Il enchaîna donc sur leur situation présente.

- On va vous ramener en lieu sûr. En ce moment, on passe près de Francfort, en Allemagne. Notre direction, c'est la Biélorussie. L'est de la Biélorussie. Il y a une petite organisation nommée la Krasnaya, qui… qui peut vous aider.

Les deux hommes à l'avant échangèrent un regard entendu. Ils allaient lui laisser le temps de digérer tout ça, avant de reprendre. Koop se recala sur son fauteuil, et regarda leur passagère dans le rétroviseur. Elle semblait accuser le coup. Elle réussit cependant à émerger de la marée d'informations qu'elle recevait pour poser une question.

- M… mon… fauteuil ?

Xavier eut un léger sourire.

- Il est dans le coffre. Rassurez-vous, on n'est pas parti sans.

Elle ferma les yeux, tentant d'organiser un peu ses souvenirs.


Alors, c'était…

Elle se redressa, et se pencha au-dessus de son accoudoir en tendant un bras vers le plan de travail. Elle s'apprêta à saisir le bol d'abricots, avant de tourner les yeux vers celui de semoule.
La semoule avant… les abricots avant… merde.
Aucun des deux ne sonnait juste dans son esprit, malgré la longue explication que lui avait fourni Jérôme avant qu'il ne sorte faire les courses. L'appeler étant hors de question, elle devait impérativement s'en souvenir. Son regard passa du bol au contenu orange, à celui au contenu jaune. Semoule, abricots, semoule…

Allez… La semoule d'abord, c'est plus logique.

Elle attrapa le bol avec difficulté, puis revint vers le moule, et s'apprêta à verser la semoule, avant d'interrompre son geste brusquement, en se souvenant d'une information supplémentaire. Le sucre, il fallait d'abord mélanger le sucre avec la semoule. C'est ça. Elle jeta un coup d’œil à droite et à gauche, avant de lever les yeux, et de pousser un gémissement de découragement. Le dernier étage de l'étagère. Elle pouvait tirer une croix sur le sucre. Elle hésita pendant quelques secondes, avant d'ajouter la semoule. Elle leva les bras, le moule étant au niveau de sa tête, et versa maladroitement le contenu du bol, renversant plusieurs grains sur le sol.

Bon, merde. Ça ira.

Elle se débattit encore quelques minutes avec les différents ingrédients, puis enfourna le tout, à moitié satisfaite du résultat. Enfin, elle n'en avait pas grand chose à foutre. Elle roula jusqu'à sa chambre, et se pencha en avant pour chercher ses écouteurs dans un tiroir. Une porte claqua alors qu'elle venait de mettre la main dessus. Jérôme était rentré.

- DIANE !

Elle voulut lui crier quelque chose en retour, par réflexe, mais elle n'en était pas physiquement capable. À la place, elle émit un son inaudible. Il continua de crier. Ce n'est pas qu'il ignorait qu'elle ne pouvait pas lui répondre, ou arriver rapidement devant lui. Juste qu'il pensait qu'elle "pouvait faire un effort" pour lui faciliter la vie. Il avait une tendance, sans doute profondément ancrée en lui, à imaginer que si tout ne coulait pas de source, la faute en revenait aux autres. Son vocabulaire se limitait souvent à "je demande pas grand chose" ou "ça te dérangerait tant que ça de faire ce truc ?". Cependant, dès qu'un effort minime était requis de sa part, la tâche devenait titanesque, et les plaintes pleuvaient. Enfin…

- DIAAANE !

Elle roula vers l'entrée, la tête baissée, en soupirant. Jérôme leva les yeux au ciel à son approche. Il ne dit rien, mais le message qu'il cherchait à faire passer était transmis. Elle aurait aimé lui répondre de la même manière, mais elle avait du mal avec le langage corporel. Elle avait du mal avec beaucoup de choses.

- Mmmh.

- Je dois repartir d'ici une heure, t'as fini le gâteau ?

Elle hocha la tête. Il était récemment entré dans une association caritative, pour des raisons qui lui avaient échappé au début, mais qui s'étaient éclaircies lorsqu'une jeune femme d'une vingtaine d'années était venue lui rendre visite. Une fille qui lui avait semblé sympa, de loin (elle ne lui avait pas tellement parlé) mais seulement préoccupée par l'association. Aucune chance, Jérôme. Celui-ci semblait cependant confiant, car il continuait de passer ses soirées là-bas.

Il se dirigea directement vers la cuisine, en la frôlant au passage, ce qui lui arracha une grimace. Son mépris pour son haptaphobie était l'une des multiples raisons pour lesquelles elle le détestait vraiment. Malheureusement, elle avait été placée sous sa tutelle juridique, parce qu'elle n'était visiblement pas apte à s'occuper d'elle-même. Cependant, elle se demandait vraiment pourquoi ce salaud avait fait la procédure pour obtenir cette tutelle. C'était un cousin issu de germain de sa mère, ou quelque chose comme ça, mais elle le connaissait très peu. En tout cas, il était maintenant responsable d'elle, mais ça n'avait pas l'air de lui faire très plaisir, et celui-ci étant aussi altruiste qu'une marmite en fonte, ça n'était sûrement pas par préoccupation pour elle. Elle retourna dans sa chambre et se pencha pour attraper ses écout…

- DIANE ! Putain ! T'étais obligée de foutre de la semoule partout ?

Non. mais je pouvais pas…

- Nan parce que t'es sympa, mais en plus, visiblement, c'est moi qui nettoie !

Ce con…
Elle avait beau chercher dans sa mémoire pour trouver un seul élément susceptible de provoquer de l'empathie, mais elle échouait à en dénicher un seul. Elle ne voulait qu'une chose, le faire payer.
Elle attrapa un stylo et un post-it et roula vers son bureau, pour entamer un agent. Un simple neutraliseur, qui devrait quand même lui faire un choc un peu douloureux, pour lui donner une leçon. D'abord les tracés d'ouverture, qui exacerberaient sa sensibilité à la combinaison de symboles qui…
Elle lâcha son stylo et recula vivement. Qu'est-ce que c'était que ce bordel ? Elle avait eu un déclic sous le coup de la colère, mais ce à quoi elle avait pensé n'avait aucun sens. Ou du moins, avec du recul, ça semblait n'en avoir aucun. Et pourtant, tout semblait logique. Comme un mécanisme de moteur complexe qu'elle connaissait parfaitement.

Je… les déclencheurs… la zone cérébrale ciblée… la transmission de l'effet mémétique…

En surgissant dans son cerveau, ce dernier terme lui fit l'effet d'une décharge électrique. Qu'est-ce qui lui arrivait ? Une partie de son esprit tentait de contenir le flot d'informations et d'organiser les parcelles qu'elle en tirait, tandis que l'autre, plus proche du subconscient, s'extasiait de la découverte de cette source. Elle ressentait une légère sensation de puissance. Elle décida, après un court instant de pensée irréfléchie, de se concentrer sur ce flux, et de finir ce qu'elle avait commencé.

Elle baissa les yeux sur l'assemblage de symboles qu'elle venait de tracer. Un agent neutraliseur… un agent mémétique neutraliseur. Formuler ce terme de manière précise dans sa tête l'aida à créer un point d'ancrage dans sa confusion, et d'autres termes vinrent s'y accrocher. Une structure se développait, et ses doigts reproduisaient son équivalent tracé à l'encre sur le post-it. Des symboles servant à exacerber la sensibilité de l'esprit à la suggestion mémétique, à la manière d'un numéro d'hypnose, où l'artiste plongerait ses sujets dans une transe préalable avant d'entamer la séance. La comparaison qui venait d'être évoquée par son esprit ne venait pas d'elle, mais pas moyen de se souvenir de celui qui la lui avait apprit.

Sans doute celui ou celle qui m'a appris à faire ça…

Des réflexions surgissaient dans son esprit entre deux traits. Elle gardait à l'esprit sa volonté première, se venger de l'attitude de Jérôme envers elle, mais de nombreuses questions se glissaient également dans ces secondes où sa concentration se relâchait un peu. D'où venaient ces putains de connaissances ? Comment se faisait-il qu'elles surgissaient d'un seul coup, alors qu'elle n'avait aucun souvenir relatif à celles-ci ? Comment pouvait-elle utiliser un dessin pour assommer ce type ? Avait-elle pété un câble ?

Néanmoins, elle acheva la mosaïque de symboles, et, à nouveau focalisée sur la colère qu'elle ressentait envers Jérôme, sortit de la chambre et roula vers le salon, où il était, sans aucun doute affalé sur un fauteuil, en train de lire un bouquin à l'eau de rose (il avait un goût certain pour ce genre de littérature, en contraste sérieux avec l'image qu'en avait Diane). Elle se pencha dans l’entrebâillement de la porte, le post-it à la main. Il lui tournait le dos, son crâne dégarni surgissant du dossier d'un fauteuil antique. Elle s'approcha de lui, tout en gardant une certaine distance. Elle voulut l'appeler, mais le son se changea en un léger souffle. Elle se contenta d'un "hé".

- Hé !

Il se retourna, avec son perpétuel air agacé, et elle leva le post-it devant ses yeux. La suite, elle la connaissait, tout comme elle savait quels traits tracer. Il allait rester en arrêt pendant une seconde, le temps que les déclencheurs fassent leurs effets, puis les symboles transmettant l'effet mémétique prendraient le relai en une fraction de seconde, ses yeux se révulseraient et son corps sera parcouru d'un spasme avant de s'effondr…

- Bordel de nom de… !

Non… Pas censé se passer comme ça ! Il la regardait avec des yeux écarquillés, ses dents serrées, sa mâchoire inférieure tremblant de fureur. Il se leva en renversant presque son fauteuil et s'avança à grands pas vers elle. Elle retourna le post-it et regarda le symbole.

Putain, je… la zone cible… j'ai… j'ai raté le… et…

Il l'empoigna par le bras, en lui arrachant un cri strident, et déchira le post-it avant de retourner violemment son fauteuil et de la pousser avec force vers la porte d'entrée. Elle se débattait, en proie à un mélange de souffrance et de terreur causé par le contact presque direct avec la main de Jérôme.

Ils franchirent le seuil. Elle hurlait à pleins poumons, mais la maison se situait en pleine campagne, à plusieurs kilomètres de toute habitation ou agglomération. Elle sentit le choc d'un obstacle remonter dans la partie haute de son corps, et vit que sa jambe inerte avait heurté la porte de la voiture. Il se pencha au-dessus d'elle, et elle pencha tout son corps en avant, protégeant sa tête en la couvrant de ses mains.

Celles de Jérôme l'empoignèrent par son sweat, faisant jaillir de ses entrailles un hurlement encore plus strident et douloureux que les précédents. Il la jeta sans ménagement sur la banquette arrière, et claqua la portière. Elle entendit le coffre s'ouvrir, et son fauteuil être chargé à l'arrière.

Elle tremblait de tout son corps, repliée sur elle-même. Il revint à l'avant et s'installa au volant, son visage exprimant toujours une fureur froide. La voiture démarra.

Les cris de la jeune femme n'avaient cependant pas résonné dans le vide, et un micro dissimulé dans les fleurs bordant la porte les relaya jusque à ce qu'ils soient perçu par deux hommes installés non loin d'ici. L'un d'entre eux, arborant une casquette militaire, avait collé son œil à une lunette d'observation à très longue distance dès l'instant où son téléphone avait fait écho aux hurlements. Il avait ainsi assisté à la scène, et au moment où le moteur de la voiture rouge commençait à vrombir, il avait crié quelque chose à son compagnon, et les deux avaient bondi dans leur 4x4 comme un seul homme, avant d'emprunter la même route que l'autre véhicule.


Les lumières des lampadaires en mouvement se reflétaient sur les yeux humides de la Française. La joue collée contre la vitre, elle ruminait les fragments de souvenirs qui lui étaient revenus. Seuls quelques-uns semblaient "complets", d'autres n'étaient que des sensations fixées sur rien, ou des images fixes de certains endroits. Elle se frotta les yeux et prit un moment pour admirer la ville. Ils traversaient la Pologne, et quand elle y pensait, ça devait être la première fois depuis des années qu'elle se rendait à l'étranger. En fouillant dans sa mémoire, et en évitant la zone "floue" qui en occupait une partie importante, elle tenta d'énumérer ces occasions, mais échoua à en trouver une seule. C'était peut-être la toute première fois. En tout cas, pour un premier contact, simplement visuel, cela n'était pas mal. Des maisons colorées de manières variées. Des rues pavées, mais ordonnées et propres. La ville avait un charme certain, et elle avait commencé à imaginer sa vie au dernier étage de l'un de ces bâtiments au style exubérant lorsque le passager (elle avait entendu l'autre l'appeler Coupe) se tourna vers elle, avec un air un peu gêné.

- Dites… mon copain, et moi du coup, on se demandait… comment on peut tuer avec un mémétique ?

Elle cligna des yeux. "Coupe" marqua un temps avant d'ajouter :

- Parce que c'est un truc qui agit sur le cerveau, pas physiquement… et du coup, comme c'est votre spécialité… enfin, désolé si c'est une question idio…

- N… non ! Ce… c'est normal de se demander…

Les deux hommes furent surpris par ce qui, pour la jeune Française, était l'équivalent d'un soudain énorme afflux de parole.

- En fait, vous… vous avez raison, l'effet mémétique transmis par un agent n'influe… il n'influe pas sur la matière, comme un autre… truc anormal, mais seulement sur le cerveau de la personne percevant l'information visuelle. Ou… ou auditive… ou…

Elle hésita, en tentant de se souvenir si elle avait déjà pris connaissance de l'existence d'un agent mémétique fonctionnant par le biais de l'odorat ou du toucher. Rien, mais évidemment, cela ne prouvait pas grand chose. Sa spécialité, c'était les agents mémétiques visuels.

- Ma spécialité, c'est les agents mémétiques visuels. Je peux vous dire tout ce que vous voulez savoir là-dessus, au moins.

Ils restèrent silencieux, le passager gardant toujours ses yeux fixés sur elle. Elle devina d'où venait leur surprise. Sa langue se déliait dès qu'elle était dans son élément, et qu'elle pouvait en parler librement. Cependant, elle hésita à continuer, sa timidité reprenant le dessus. Le conducteur remarqua cela et l'encouragea à continuer.

- Écoutez, quand j'étais amnésique, ce qui m'a aidé, c'était d'essayer de réciter le règlement intérieur du site Samech, où on travaillait. Mais moi, j'étais agent de sécurité. Essayez de parler de votre taf à vous. Ça peut pas faire de mal.

La Française déglutit, puis tenta de retrouver le fil de ses pensées.

- Pour répondre à… votre question, un agent mémétique ne tue pas en faisant apparaître un couteau dans le cœur de la personne. Mais en fait… en fait on sait que quelqu'un qui fait des agents est bons selon plusieurs critères. Rendre le cerveau « malléable », cibler avec précision la zone dans le cerveau, et donc créer un effet également plus précis, mais aussi savoir exploiter les pouvoirs du cerveau lui-même.
Vous avez déjà vu de l'hypnose ? Le… le cerveau est capable de faire bien plus que de piloter le corps et de recevoir des informations de manière passive. Il peut influer sur le corps, et il peut faire la différence quand une maladie… dès fois, un malade peut se rétablir grâce à son « esprit ». En fait, faire un mémétique, c'est souvent exploiter le subconscient, et ses capacités.

Le conducteur jeta un coup d’œil dans le rétroviseur.

- Et… le cerveau peut se suicider ?

- Pas vraiment, mais il peut déclencher des… réactions dans le corps, qui provoquent indirectement la mort du… enfin, la mort. Par exemple, en ciblant la zone de la peur, et en la rendant extrasensible, on peut déclencher une réaction si violente qu'elle provoque un arrêt cardiaque. C'est la méthode la plus commune. D'ailleurs, les spécialistes comme moi, on fait des mémétiques via des calculs et des connaissances du fonctionnement du cerveau mais la plupart, donc les anomalies confinées, sont faites « à l'instinct », souvent par des anartistes, comme celles des Gentilshommes et…

- Excusez-moi mais… vous vous souvenez des Gentilshommes ?

Elle se tourna vers « Coupe ». Puis elle écarquilla les yeux. Son cours avait eu un effet radical sur sa mémoire. Ou du moins sur ses connaissances, dont elle venait de découvrir tout un pan. Du côté de ses souvenirs effacés, quelques autres fragments lui étaient revenus, des visages se précisaient, mais rien de plus. Toutefois, il y avait un progrès. Et elle s'était un peu détendue. Elle se recala dans son fauteuil et fit craquer ses doigts.

- Ça va ?

Elle acquiesça, et se replongea dans un silence gêné. Au moment de passer devant le panneau qui indiquait la sortie de la ville, leurs trois esprits étaient ailleurs, sur une route de campagne peu fréquentée, loin de toute habitation.


Les ongles de Diane étaient enfoncés profondément dans la chair de ses paumes, faisant couler son sang, sans qu'elle en soit consciente. Elle était incapable de faire un geste. Devant elle, Jérôme conduisait comme un fou furieux, ses yeux criant sa colère, malgré son expression impassible. Il ne cessait de jeter des coups d’œil dans le rétroviseur sur la jeune chercheuse tremblante, chacun d'entre eux agissant sur elle comme une décharge de taser.
Quelque fut son objectif, il l'atteindrait à tout prix.

À quelques kilomètres de là, les deux sauveteurs roulaient également à une vitesse folle, le 4x4 manquant de déraper dans les virages. Valdez, sur le siège de droite, une carte sur les genoux, lançait des injonctions à son compagnon. Ils ne disposaient que de peu d'avance, et n'avaient pas le temps d'élaborer un véritable plan. Ils devraient improviser rapidement. La destination de l'agent Deauloniers était évidente : un site provisoire créé après la crise d'Aleph, en cas d'urgence. S'il l'atteignait, le sort du Dr Chevêche était scellé. L'ébauche d'un plan de secours, avec une probabilité de réussite quasi-nulle apparut alors dans l'esprit du copilote, dont ils devraient se contenter. Il cria à son compagnon de s'arrêter et lui lança trois mots. Ce dernier sauta hors du véhicule, fit le tour du 4x4 et s'accroupit près de la roue avant. Antoine attrapa un manteau à capuche, l'enfila en vitesse, ouvrit le capot et se pencha, en tournant le dos à la route. Bientôt, ils entendirent le bruit croissant de la voiture qui s'approchait.

Jérôme écrasa violemment le frein en voyant le véhicule arrêté, ce qui eut pour effet de propulser Diane vers l'avant. Sa ceinture n'était pas attachée, et ses jambes ne servaient à rien. Elle se cogna le nez contre le dossier avant de retomber allongée, aux pieds des sièges arrières. Toujours tremblante, elle ne tenta même pas de se relever. La portière avant s'ouvrit, et les mocassins de l'agent sous couverture heurtèrent le goudron. Il s'approcha lentement du 4x4, et de l'homme penché sur le moteur fumant.

Les poings d'Antoine étaient serrés sur le bord du pare-choc. Il était focalisé sur le bruit des pas de Deauloniers. Celui-ci les avait sûrement grillés, mais ils pouvaient toujours l'avoir par surprise en agissant rapidement. Seulement quelques pas de p…

- ARGH !

Un choc lancinant lui vrilla l'arrière du crâne, et, alors qu'il s’apprêtait à se retourner pour répliquer, une main le retourna violemment, et l'agent lui écrasa l'estomac d'un coup de genou, avant de l'envoyer à terre. Il heurta le sol à plat ventre, et sentit le goudron frapper son menton avec force, faisant vibrer ses dents. Il tenta de se relever, mais reçut un coup de pied dans la colonne vertébrale qui le renvoya à terre. Il entendit son adversaire ramasser un objet métallique qui racla contre le sol, puis un dernier choc derrière le crâne lui fit perdre conscience.

Jérôme expira un grand coup. Il avait pris le risque de lancer le pied de biche qu'il avait emporté, au risque de le rater, de se retrouver désarmé et de perdre l'effet de surprise. Il se retourna vers le 4x4, et eut le temps de voir la silhouette d'un deuxième homme bondir sur le pare-chocs, avant d'esquiver un coup de pied au visage qui l'aurait sans doute envoyé au tapis à côté de l'agent Valdez. Il se redressa et leva rapidement les poings face à son adversaire, qui s'était lui aussi mis sur la défensive.

Les deux hommes se jaugeaient, en position de combat, évaluant le niveau de menace de l'autre. Même entrainement au combat au corps à corps, Koop était plus rapide, mais moins musclé. Il regrettait d'avoir hésité trop longtemps à se ruer vers le coffre pour saisir l'une des armes qu'ils avaient emporté, ou voler directement au secours de son ami. Maintenant, ça allait être un face à face, inégal qui plus était. Il avait toujours le pied de biche. Plus d'allonge, et plus de dégât s'il le touchait.

Deauloniers attaqua en premier, visant la tête, avant de tenter une estocade au ventre, à deux mains, utilisant son arme comme une lance. Koop évita les deux coups, puis enchaîna sur un coup de pied circulaire. L'agent para au niveau du tibia, puis pivota et envoya un coup de coude, qui manqua de renverser le déserteur. Ce dernier recula, avant d’enchaîner une série de directs, en tournant rapidement autour de l'agent. L'un d'entre eux toucha sa cible, et il enchaîna en agrippant la veste de son adversaire pour lui envoyer un violent coup de tête dans le nez.
Il fit mouche, mais l'autre répliqua en lui enfonçant trois doigts dans l'estomac.
Ils reculèrent un instant, puis Koop attaqua à nouveau. Il dévia les coups de pieds de biche que tentait de lui porter Deauloniers. Ses avants-bras lui faisaient mal, mais il imposait au combat un rythme que l'agent ne pourrait plus tenir. Il tenta une balayette, mais reçu un coup de talon au visage. Il anticipa le prochain coup et intercepta l'arme improvisée, avant de prendre un coup de pied dans le buste. Il tomba, mais réussit à lui arracher la barre en métal, se retrouva allongé sur le dos, et se retourna pour éviter un coup de genou, qui l'aurait immobilisé. Il pivota à nouveau dans le sens inverse pour lui lancer un coup de pied de biche, qui le toucha à l'épaule, lui arrachant un grognement. Il se redressa, et ils se firent de nouveau face. Koop disposait à présent d'un avantage certain. Il était armé, plus rapide, et plus endurant.

- Maintenant, recule, et mets toi à genoux, connard !

Leurs visages se déformaient sous l'effet de la colère et de l'adrénaline.

- Va chier, enculé !

- À GENOUX ! Ou je t'éclate ta putain de gueule !

Il réalisa que c'était inutile, il ne se rendrait pas.

- Je vais te buter ! T'entends ? Je vais te buter !!!

Avec un cri, ils se jetèrent à nouveau l'un vers l'autre. Deauloniers était plus endurant que prévu. L'issue du combat restait incertaine. L'agent prenait moins de risques qu'au début du combat, et attaquait violemment, tentant de blesser Koop en visant la trachée. Il dévia avec son pied de biche, mais reçut un coup dans le front. Il répliqua en portant une série de coups rapides.

Jérôme recula. il aperçut du coin de l’œil l'agent Valdez qui tentait de se redresser à quatre pattes, en vacillant, un couteau à cran d'arrêt dans la main.

Il devait l'avoir planqué dans sa botte…

Il fit mine de porter un coup pour obliger l'agent Herriot à reculer, puis sprinta vers l'homme encore étourdi, le renversa et lui arracha le couteau des mains, avant de se retourner vers son premier adversaire.
Koop grogna un juron entre ses dents. Ses chances se réduisaient. Il se plaça en position défensive, en brandissant le pied de biche à deux mains. Les deux combattants se lancèrent dans un jeu d'intimidation. Deauloniers faisait passer le couteau d'une main à l'autre, et le faisait tourner entre ses doigts. Koop fit le geste de torde le cou de son adversaire sur le manche de l'arme. Ce dernier attaqua en premier. Désormais, il devait prendre plus de précautions pour éviter les mouvements de son ennemi, devenus bien plus dangereux. Il para un coup visant son épaule droite, et tenta de frapper l'agent à la mâchoire. Il évita, et frappa Koop du poing. Le déserteur vacilla, et para difficilement plusieurs coups de pied directs. L'agent profita de ce déséquilibre pour le frapper dans le genou, et il tomba sur la route. Jérôme le contourna et l'empoigna par les cheveux. Xavier tenta de se débattre, mais le fil du couteau se colla à sa gorge. Il s'immobilisa.

- Alors connard ? ALORS ?

Deauloniers s'esclaffa d'un rire nerveux. l'agent Herriot avait perdu. Il se ressaisit, et commença à savourer sa victoire.

- Bordel les mecs, vous êtes morts ! Je vais tous vous ramener, et putain, croyez-moi, on va me féliciter. J'aurai une promotion, et je devrai plus me coltiner d'autres amnésiques à la con. Et vous, vous allez crever. Ou alors, on va vous amnésier pour de vrai cette fois, et vous finirez dans un asile, en vous demandant toute votre vie ce que c'était votre…

Le bruit du coffre claqua. Jérôme releva les yeux, et vit Valdez qui le braquait avec un Five-seveN. Il avait l'air de s'être remis de ses blessures beaucoup plus rapidement que prévu. Un voile de sueur recouvrit le corps de l'agent.

- Lâche-le. Tu le lâches, et tu mets tes mains derrière la tête.

-…

- LÂCHE-LE !

Antoine était déterminé à le buter s'il faisait mine de résister, ou de tuer son ami. Ses bras étaient crispés, mais ne tremblaient pas. Il faisait appel à tout son entrainement pour garder son calme. Il vit Deauloniers lentement relâcher la pression de son arme sur la jugulaire de Koop. Il commença à se détendre.

Puis une rage intense enflamma les traits de l'agent, et il brandit son arme pour porter un coup mortel.
L'agent Valdez tira. La balle traversa l'orbite, et ressortit à l'arrière du crâne. Il partit en arrière, et tomba sur le goudron. Son œil intact avait gardé son expression de folie.


Antoine se baissa et hissa le lourd fauteuil motorisé dans le coffre du 4x4. Il suait à grosses gouttes, tentant de mettre son moral d'agent entraîné à profit pour repousser l'idée qu'il venait d'ôter la vie d'un être humain. Il y réussissait plus ou moins bien, et l'effort l'aidait. Pendant ce temps, à côté, Koop parlait lentement au Dr Chevêche, toujours allongée entre les sièges avant et arrière de la voiture de Deauloniers. Elle avait l'air terrifiée, et n'avait pas prononcé un mot. Lorsqu'il avait jeté un coup d’œil
par-dessus l'épaule de Koop, il avait sérieusement douté qu'ils puissent la convaincre de les rejoindre. Malgré tout, la mention des mémétiques semblait attirer son attention. Ils avaient plus ou moins compris qu'elle avait tenté d'en utiliser un sur son gardien en retrouvant un post-it déchiré avec des traits esquissés, qui ressemblaient à ce que Koop avait eu l'occasion de voir en accédant à un dossier protégé lors d'une de ses missions. Ça expliquait la réaction de l'agent.
Il claqua le coffre en soupirant. Il savait ce qui les attendait ensuite. Tout brûler. L'idéal, vu que la maison était isolée, mais ça n'allait pas améliorer son moral, de transporter le corps de l'homme qu'il venait d'assassiner.
Ils pouvaient au moins s'estimer heureux d'avoir emporté un peu de matériel au cas où ils aient besoin de nettoyer les dégâts qu'ils avaient causé.

Koop avait enveloppé la tête du cadavre avec un sac poubelle, puis les deux hommes avaient consciencieusement nettoyé la route, et ramenèrent le tout à la maison condamnée à brûler. Xavier avait insisté pour conduire le 4x4 contenant le corps, et Antoine prit donc la vieille voiture de l'agent, avec le docteur en état de choc à l'arrière. Il avait pris soin de rouler lentement, et de prononcer des mots rassurants tout du long, mais il l'entendait gémir de temps à autre. Était-elle même consciente ? Au moins, elle n'avait assisté au… à la scène.

En arrivant, Koop se dirigea immédiatement au chevet de la jeune femme, pour la calmer, sans beaucoup de succès. Antoine s'était, quand à lui, dirigé vers la maison, pour exécuter le plan qu'ils avaient mis en place pendant les quelques jours d'observation à distance, lorsqu'ils auraient neutralisé Deauloniers et mis Chevêche en sécurité : Inonder la maison d'essence, puis brûler le tout, et faire croire à un incendie domestique. La Fondation ne serait pas dupe, mais au moins cela n'attirerait pas l'attention de la police, qui pourrait se lancer sur leurs traces.
Il commença à se diriger vers la porte arrière, pour sortir le cadavre de l'agent Deauloniers, lorsque la main de son ami se posa sur son bras.

- Je m'en occupe.

- N… non c'est bon, je vais t'aider, ça va te pr…

- Antonio. C'est bon, je m'en occupe. Va parler avec le docteur et…. quand je l'aurai amené dans la maison, va déplacer le 4x4 pour qu'elle puisse monter à l'arrière.

Il hésita à protester une nouvelle fois, puis se tut. Xavier lui adressa un sourire compatissant avant d'ouvrir la porte. Antonio se retourna et se dirigea vers la voiture, avant de se tourner à nouveau vers son compagnon.

- Merci.

Ce dernier hocha la tête en souriant. Antoine marcha jusqu'à la portière ouverte, et s'accroupit vers Chevêche, qui semblait s'être calmée un peu. Il estima qu'il était trop tôt pour lui demander de se souvenir de la Fondation, et se contenta de lui parler doucement, en lui assurant qu'elle était en sécurité.

Koop traîna le corps jusque dans la cuisine, et retira le sac de la tête de l'agent. Il eut un léger mouvement de dégoût en voyant le trou béant et sanguinolent qui remplaçait son œil. Il avait cependant, comme la plupart des soldats, eu l'occasion de voir d'autres horreurs, parfois pires que celle-ci. Il réfléchit un instant à l'endroit où il placerait le cadavre, puis le traîna près de la gazinière, en plaçant la tête sous une poutre qui s'effondrerait sûrement, et qui, avec un peu de chance, masquerait l'impact. Puis il commença à répandre l'essence.

Il ressortit de la maison, le bidon vide pendant au bout de son bras. Antoine finissait de manœuvrer pour placer le 4x4 côte à côte avec la voiture, et permettre au docteur de se hisser jusqu'à la banquette arrière. Koop pensa à lui offrir son aide, puis se souvint de sa phobie du contact, et resta silencieux. Ce fut laborieux, mais elle parvint à se placer dans une position assise relative. Elle n'avait toujours pas prononcé un mot, et s'était contentée de discrets hochements de tête.
Antoine se tourna vers Koop

- Amène le 4x4 au camp, et commence à tout ranger, histoire qu'on parte le plus vite possible. Je vais nettoyer nos empreintes et foutre le feu à la baraque. Je commence à vous rejoindre à pied, et tu me récupère en cours de route.

- Si tu veux j…

- Koopinou, ça va je te dis.

Xavier pouffa, puis s'installa au volant. Il roula quelques minutes jusqu'à la pente qui le conduisait à la colline légèrement boisée où ils s'étaient installés. En chemin, il jeta un coup d’œil à l'arrière, et vit que la dernière heure, sans doute trop pleine d'émotions, avait épuisé la jeune chercheuse, qui s'était endormie. En posant pied à terre, il aperçut Kalach qui trottinait calmement vers lui, pour quémander poliment une caresse. Il le grattouilla entre les oreilles, avant de commencer à démonter la tente.
En rentrant le carton de bouteilles, il leva les yeux vers la maison au loin, et vit une épaisse fumée s'élever.

- Kalach, saute à l'arrière. On y va !


Diane frissonnait dans le pull en laine que lui avait prêté les deux hommes. Elle regardait la neige tomber par la vitre du siège arrière, perdue dans ses pensées.
Ils s'étaient arrêtés à plusieurs reprises, parfois quelques heures, pour se reposer, et après plus d'une journée de route, ils étaient à présent le surlendemain du sauvetage de la jeune Française. L'aube pointait au-dessus des sapins de la forêt qu'ils traversaient. Elle se pencha légèrement vers l'avant et demanda.

- Combien de temps… ?

Koop, qui avait pris le volant, lui répondit sans se retourner.

- Environ un quart d'heure. On est presque arrivé, vous en faites pas.

En vérité, l'heure de l'arrivée, où elle devrait être confrontée aux membres de la Krasnaya, lui faisait plus peur qu'autre chose. Le souvenir de son échec à créer un agent mémétique capable d'assommer Jérôme tournait dans son esprit. Malgré tout la mémoire lui était partiellement revenue (le sommeil avait aidé) et elle comprenait à présent les multiples causes de son erreur, à tel point que son pitoyable post-it lui semblait ridicule, à présent. Il était impossible de créer un agent comme ça, sans calculs préalables, avec un bête crayon, même s'il s'agissait d'un simple neutraliseur.

Antoine Valdez avait fait un inventaire des questions que lui poseraient probablement ses "futurs employeurs" et elle avait tenté d'élaborer des réponses, avec plus ou moins de succès. Elle n'était pas satisfaite, malgré les encouragements d'Antoine, qui lui assurait qu'elle les convaincrait facilement de son utilité. Il suffirait qu'elle ressorte tout son cours sur les mémétiques, mais elle doutait encore de ses propres connaissances. Et de toute façon, elle savait ce qu'il faudrait pour qu'elle gagne la confiance des mercenaires, ou du moins pour qu'ils la croient capable de réaliser des agents. Des preuves matérielles. Des mémétiques fonctionnels.

Ils arrivèrent en vue d'un grand bâtiment gris, au bout de la petite route de forêt sur laquelle ils roulaient. Ils passèrent un grillage, avant de s'arrêter, pour permettre à un petit groupe de mercenaires armés de les identifier, d'abord de loin, à l'aide d'une paire de jumelles, puis l'une d'entre eux s'approcha lentement, et entreprit de vérifier que rien de louche ne se situait dans le 4x4, avant d'interroger silencieusement Koop sur la présence de micros dissimulés, en mimant un téléphone. Celui-ci répondit avec le symbole "OK", formant un rond avec le pouce et l'index. La soldate se détendit, et l'invita à avancer.

Ils pénétrèrent dans une cour bétonnée, à moitié recouverte de neige. Quelques mercenaires les suivaient du regard, ce qui eut pour effet de recouvrir Diane d'un nouveau voile de sueur. Koop se gara près du grillage, avant de couper le moteur. Puis il sortit, accompagné d'Antoine, et se dirigea vers le coffre pour sortir le fauteuil. Elle les suivit du regard, lorsque le bruit d'un doigt qui toquait la fit sursauter. Elle se retourna, et vit un jeune homme brun, en blouson d'aviateur.

- Bonjour.

Son accent russe était à couper au couteau, mais elle compris néanmoins ses mots.

- Bienvenue à la Krasnaya !

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