tombemine

On avait plein de noms. On, John Doe, ou Mille-Visages. Mais celui qu'on préférait était Œuf. Nom étrange, mais pas sans signification. On l'avait choisi. Pourquoi s'appeler ainsi ? Car cela faisait référence à un vieux problème qu'on aimait.

Qui de l’œuf ou de la poule était apparu en premier ?

Un grand nombre de gens étaient tentés de répondre l’œuf, car celui-ci avait été pondu par une créature très proche, mais différente. Et ils avaient raison.

Qui de la mort ou de la naissance arrive en premier ?

Un grand nombre de gens seraient tentés de répondre la naissance. Et pourtant, on se souvient de recevoir une balle dans la tête, avant de désarmer le tireur, et de l'achever à son tour. Drôle de premier souvenir. La balle était douloureuse, ainsi l'avait-on arrachée de son crâne, répandant de la cervelle sur le sol. On tomba à terre, et fut trainé d'un coup sec. On ressentit une traction si rapide qu'elle en fut nauséeuse. On se retrouva brusquement, en pleine forme, à côté du cadavre du tireur. Où était-on ? Qui était-on? Pourquoi ? On s'en fichait.

On n'était tracassé que par le fait d'être nu.


On avait une philosophie très simple. Toute chose qui avait un début avait une fin. Toute chose étant née devait un jour mourir. Et c'est ainsi qu'on avait remarqué que l'individu le plus important de ce monde bâclait souvent son travail. On avait décidé de réparer ses oublis.

Cet individu, c'était la Mort.

Généralement, les clients n'étaient pas volontaires, et tous les cas auxquels on avait été confronté étaient résolus. Régénérateurs, réincarnés, réanimés, immortels, vampires. Tous.

Vraisemblablement, on était mort, mais n'était jamais né. On avait le cœur qui ne battait pas, les poumons qui ne respiraient pas. On ne mangeait pas, ne clignait pas des yeux. On n'avait jamais réussi à être tué, malgré le nombre de blessures qu'on recevait souvent. Parfois, on était mis en très mauvais état par une blessure. Dans ce cas, on disparaissait, et revenait dans un parfait état, tiré par cette éternelle corde.

On n'avait pas de corps à soi, aussi. La chair changeait en permanence, le visage se modifiait à chaque instant, prenant la forme de la tête de tout ceux qui ne sont jamais nés. On n'était pas personne. On n'était pas quelqu'un. On était tous les autres.


Francis était assis. La chaise était confortable. Ou pas. À vrai dire, il n'en savait rien. Le couteau planté dans sa nuque le gênait un peu. Il aurait bien voulu partir, mais sa moelle épinière sectionnée l'en empêchait. Francis aurait dû mourir depuis un moment, mais son corps refusait d'abandonner. Ses nerfs tentaient de se reformer, mais la lame métallique les poussa à demeurer dans leur état.

Francis savait ce qui l'attendait. Il ne lui arriverait rien. C'est pourquoi il ne bronchait pas. On ne ferait de mal à l'indic que si celui-ci tentait de lui échapper. Le couteau n'était qu'une salutation.

On lui demanda s'il y avait du nouveau.

"Hey John Doe… Moi aussi je suis heureux de te voir."

On réitéra la question.

"Ben euh, y'a pas eu grand chose"

On ouvrit la valise qui lui faisait face, révélant un arsenal d'outils de torture divers. On dit à Francis que le jour où il arrêterait de jouer son rôle, l'on trouverait un autre indic pour le remplacer. Il deviendrait alors un "client" comme les autres.

"Eh, John Doe, fais pas le con ! Ou la conne, j'en sais rien ! J'ai p't-être un truc !"

On lui demanda de développer.


On remontait la rue vers le numéro 6. Le ciel était gris. On avançait pas à pas. Le vent soufflait. On crispait la main sur la poignée d'un étui à guitare en plastique rigide. Un léger crachin tombait. On frissonnait un peu.

On devait s'occuper d'une sangsue, les restes d'un mort qui refusaient leur sort et s'étaient accrochés à un vivant. Il commençait alors à se décomposer voire dans de rares cas à adopter la personnalité du défunt. On allait corriger cette erreur de la Faucheuse.

On arriva à destination et frappa à la porte. Une femme ouvrit.

"Euh bonj-"

Elle arrêta net sa phrase. Sa bouche restait ouverte. Elle tentait d'identifier ce qui lui faisait face. On lui rendit son salut, puis força la porte, malgré ses protestations.

"Mais vous êtes pas bien ?"

On lui attrapa la gorge et la plaqua sur le mur de son entrée. On lui arracha son chemisier, dévoilant la chair noircie de son épaule. Elle hurla.

"Mais vous voulez quoi bordel ?"

On lui dit qu'on venait la libérer. Puis on lui colla un poing dans la figure. Elle s'évanouit. On ouvrit l'étui et en sorti un couteau de chasse ainsi qu'une bouteille de soda à l'orange, désormais remplie d'un fluide rouge. Pour détacher la sangsue, il fallait atteindre son emplacement. Ça n'était pas aisée, car elle était située en dehors de l'univers tridimensionnel. Il fallait faire la jonction entre la lame et le défunt. Pour cela, on utilisait du sang de sangsue, un fluide quadridimensionnel conservant des propriétés 3D.

On étala méticuleusement le sang sur le couteau, puis l'on plaça un entonnoir sur le goulot de la bouteille, que l'on plaça sous la zone nécrosée. Puis l'on planta le couteau dans l'air environnant la plaie.

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