tombemine
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Année : Celle où tout a changé
Date : 18 décembre
Localisation : Officiellement nulle part

Les deux individus étaient assis de part et d'autre de la table. La pièce était luxueuse, le repas aussi. Cependant, aucun des deux n'avait touché à son assiette. En fait, le temps s'était presque arrêté. Il se passa de longues minutes avant que la première personne, une femme de la quarantaine au physique quelconque.

"Je me présente, Caroline Verdier, représentante des intérêts de la Fondation SCP."

"…"

"Capitaine, nous n'arriverons à aucun accord si vous restez silencieux."

"Vous connaissez très bien les exigences de l'État français. Vous n'avez plus aucune légitimité à vous occuper du Problème. C'est pourquoi nous exigeons l'objet, ainsi que tout ce que vous avez pu en tirer."

Elle soupira.

"Et vous savez très bien que nous ne cèderons pas nos biens à l'État à cause d'un simple caprice. Nous sommes les mieux placés pour nous occuper de cet objet, son confinement n'a jamais été compromis en presque soixante-dix ans."

"C'est votre légitimité à vous l'approprier en premier lieu que nous questionnons."


Année : Toujours la même
Date : 11 décembre
Localisation : Siège des Archives Noires

Lévy posa un dossier sur le bureau. Galarneau posa la main dessus et le tira jusqu'à lui afin d'y jeter un œil. Son regard était assez circonspect.

"Huit janvier mille neuf-cent cinquante-trois. Un objet volant non identifié s'écrase dans un champ en Bretagne vers dix-huit heures. Les fermiers sont paniqués et décrivent aux gendastres une soucoupe volante blanche de six mètres de diamètre."

"Classique, mais vous êtes sûr que cela a un rapport avec nos ordres actuels ?"

"Tournez la page."

Gaspard s'exécuta, puis haussa un sourcil avant de lire à voix haute :

"Lorsque les gendastres leur ont demandé où était situé l'objet, les fermiers leur ont répondu que leurs collègues du Service de Collecte Policier s'en étaient déjà chargés."

Il marqua une pause.

"Les petits salauds."

"Nous sommes désormais en droit de réclamer la saisie de tout objet problématique apparu sur notre territoire."

"Oui. Nous allons devoir leur faire comprendre ceci."

"Vous avez l'intention d'organiser un assaut sur le site où cet objet est retenu ?"

"Confiné, pas retenu. Et non, cela serait absurde. Je n'en sais pas plus que vous sur cette affaire. j'ignore donc où ce vaisseau est situé. Non, j'ai une meilleure idée."

"Laquelle ?"

"Nous allons organiser des négociations. J'ai l'homme parfait pour ceci."

Galarneau attrapa son téléphone, composa un numéro et attendit qu'on lui réponde.

"Allo ? Ici le directeur. Je veux le capitaine Bordeaux dans mon bureau. Préparez-le immédiatement."


"Je sais très bien où vous voulez en venir, cet objet en lui même présente peu d'intérêt pour vous. Mais si nous vous le cédons, cela créera un précédent."

"…"

"Qu'est-ce qui vous empêchera de réclamer chacun des objets que nous avons saisi sur votre territoire ?"

"Il est dans votre intérêt de répondre positivement à notre requête."

Verdier éclata de rire.

"Je ne vois pas en quoi."

"C'est très simple. Nous savons que les autres États ont le même point de vue que nous. Si nous décidions tous de couper vos fonds, vous seriez bien embêtés."

"La Fondation SCP n'a jamais réagi de manière sympathique avec ceux qui la menaçaient."

"Permettez-moi de remettre en doute votre affirmation, madame. L'Histoire nous prouve le contraire."

Le gendastre sourit. La représentante se crispa.

"…Je vais voir ce que je peux faire."

Bien évidemment, elle mentait.

"Parfait. Scellons notre accord avec la bonne vieille tradition de la Gendastrerie, un Château Mouton Rothschild 1982."

L'homme désigna la bouteille qui attendait patiemment sur la table depuis le début des négociations.

"Vous n'étiez pas autorisé à amener quoi que ce soit… On a déjà eu des tentatives d'empoisonnement…"

"Vous avez trois raisons de me croire. La première, c'est que je suis français. Jamais un français n'empoisonnerait un bon vin, surtout si son prix dépasse le millier d'euros. La deuxième, c'est que j'en boirai aussi. Et la dernière raison pour laquelle vous pouvez boire sans crainte est qu'il serait totalement incongru de ma part d'essayer de vous empoisonner alors que vous vous apprêtez à être une excellente collaboratrice de l'État Français."

"Je vois…"

Le capitaine avait déjà débouché la bouteille et rempli les deux verres. Verdier saisit le sien et le renifla après l'avoir aéré. L'odeur fruitée lui envahissait les narines. Sans se contrôler, elle but l'intégralité du verre d'un seul coup.

On pouvait lire un léger dégoût sur le visage du gendastre.


La porte du bureau s'ouvrit brusquement. Lévy se retourna et sursauta. Ce n'étaient pas les deux gendastres surarmés qui provoquaient chez lui une telle réaction, mais ce qui se trouvait entre eux.

C'était un colosse de plus de deux mètres de haut, aux cheveux rasés de près. Il portait un uniforme de prisonnier orange, et ses mains et pieds étaient menottés. Lorsqu'il plongea ses yeux bleus dans ceux de Galarneau puis du jeune, ce dernier y vit une pure expression de menace. Les deux hommes le poussèrent vers Galarneau, puis le forcèrent à s'agenouiller.

Le directeur, lui, sortit de sous son bureau une bouteille de vin vide qu'il plaça sous la bouche du géant.

"Comment vous portez-vous aujourd'hui, Capitaine ?"

"Pas très bien. J'étais avec ma petite fille quand vous m'avez fait venir."

"Vous m'en voyez désolé, mais j'ai besoin de vous tout de suite. Vous allez devoir laisser votre accompagnateur de côté."

"Pfff, comme vous voulez."

Ce qui sembla être du sang coulant de la bouche de l'homme dans la bouteille horrifia Lévy jusqu'à ce qu'il se rende compte que ce n'était que du vin. Galarneau retira l'objet et le posa sur la table. Du vin continua à apparaître dans la bouteille jusqu'à ce que sa quantité soit normale. Les gendastres, eux, attrapèrent le prisonnier par le col. Il changea brusquement, quittant son état passif pour hurler et se débattre.

"Vous pouvez le ramener à sa cellule, Messieurs."

Les deux hommes tirèrent alors l'enragé hors de la pièce puis refermèrent la porte. Richard resta muet pendant un long moment, se remettant de sa surprise, puis il demanda :

"C'était quoi, ça ?"

Galarneau répondit sans sourciller.

"Le capitaine Bordeaux, le meilleur homme que la Gendastrerie Française peut nous fournir pour cette mission."

"… Êtes-vous sûr qu'il est fiable ?"

"Je vous entends, vous savez ?"

Lévy avait directement entendu la réponse dans sa tête. C'était une voix d'homme, sifflante et ponctuée de bruits bouillonnants. Galarneau pointa la bouteille du doigt sans lâcher le jeune homme des yeux.

"Le capitaine Bordeaux n'est plus humain depuis longtemps. Il avait été envoyé enquêter sur des suicides étranges dans un vignoble. On a retrouvé son corps dans une cuve, trois jours plus tard."

"Comment est-il mort ?"

"Noyé. Une enquête postérieure a conclu que le vin produit possédait des traces de conscience collective et une sacrée tendance à la télépathie. C'est lui qui poussait les gens à mettre fin à leurs jours. Cependant, rester aussi proche du corps du capitaine pendant plusieurs jours a un peu… imbibé le vin de sa conscience."

La voix reprit.

"C'est exact."

"Évidemment, notre bon vieux Bordeaux n'est pas omnipotent. Il sait lire les ondes cérébrales, mais uniquement à très petite distance ; idem pour la manipulation mentale. Cependant, sa condition l'aide à rester au plus près de sa cible. Une fois dans son organisme, vous ne pouvez plus l'arrêter."

Lévy sourit en soufflant par le nez.

"J'aime ce concept."

"Vous me flattez, Messieurs. Je ne fais que mon devoir. Et-"

Galarneau le coupa d'un ton sec.

"Justement, vous le faites très bien. Parlons maintenant de votre mission."


Bordeaux ne tarda pas à passer dans le système sanguin de Caroline Verdier et à remonter vers son cerveau. Une fois arrivé, il l'enveloppa et commença à le bercer de pensées rassurantes. Il n'avait pas voulu prendre de risque lorsque la représentante de la Fondation avait émis des doutes et l'avait poussée à le boire au plus vite.

Au diable l'œnologie.

La fin de la conversation se déroula tranquillement. Le gendastre fut rapidement raccompagné vers la sortie, bien que "poussé" eut été plus adéquat. La Fondation n'avait jamais caché son mépris pour les organismes d'État, même quand ces derniers la tenaient entre leurs griffes. Bordeaux était désormais seul.

Son plan était sans accroc. Il allait instiller dans le cerveau de Verdier des pensées, des rêves, des idées par petites doses. Au bout d'une semaine, elle serait convaincue de devoir trouver un moyen de fournir l'objet et son rapport aux Archives Noires. Une petite semaine, et il pourrait rentrer.

Une semaine plus tard, rien n'avait changé.

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