Travaux du DrCendres

BWAHAHAHAHA

Jeudi 04 Octobre 2018, 23h59

Il était minuit lorsque Irina, agente au service de la Fondation, manqua de s'endormir alors qu'elle était censée être de garde de nuit sur le Site Aleph.

Il était minuit un lorsqu'elle fut réveillée par la standardiste en poste avec elle qui l'avertit qu'un certain Docteur André Lange venait d'appeler pour demander qu'on le fasse passer en Classe-E.


Vendredi 05 Octobre 2018, 05h42

De l'autre côté de la vitre, André Lange avait une mine terrible. Son visage était plat, vide, neutre. Fin de trentaine, des cheveux blonds, des yeux bleus ; il était plutôt beau garçon, en excluant ses cernes marqués et son regard hanté. Seule note de lumière, une esquisse de sourire ne quittait pas ses lèvres et offrait à sa physionomie comme une touche de plaisir, de satisfaction, de soulagement.

Orianne Denis contemplait là un homme qui quittait une étape de sa vie, qui avait accompli quelque chose. Pas un prisonnier effrayé par les effets anormaux qui justifiaient sa mise en quarantaine.

« Donc, fit-elle dans le micro situé au niveau de ses lèvres, vous me dites que vous revendiquez la responsabilité de la mort de Cobar Sow, votre beau-frère, le Vendredi 28 Septembre 2018.
– C'est exact.
– Dans un accident de voiture, alors que vous étiez à soixante kilomètres de là.
– Oui. »

La psychiatre relut les notes qu'avaient prises les interrogateurs ayant décidé du passage en Classe-E, à deux heures du matin. Elle avait été appelée en raison de son expertise en matière de comportements et maladies mentales à caractère onirique.

« D'après vos propres déclarations… Il y a de cela une semaine, vous avez commencé à faire des rêves récurrents.
– Oui, chaque jour.
– J'aimerais que vous me les décriviez. En commençant par le premier.
– … Ce n'est pas dans vos notes ? »

Elle décocha un sourire, qui se voulait engageant.

« Première fois en Classe-E, hein ? On va vous poser de nombreuses fois les mêmes questions. Simple histoire de procédure et de rigueur.
– Je comprends, je comprends. »

L'homme s'agita sur sa chaise. Il semblait se demander par où commencer.

« J'ai cru que c'était de simples rêves, vous savez. Je ne travaille pas sur des projets censés être dangereux, ou avoir des effets secondaires, vous comprenez.
– Oui, je comprends.
– … Le premier a eu lieu samedi. Pas celui de la semaine dernière, celui d'avant.
– Le… 22 Septembre, c'est ça ?
– Oui. C'était… Un rêve étonnant. C'est pour ça que je m'en souviens, je pense. Quand je me suis réveillais, j'avais toujours une impression de chaleur, de plaisir dans la poitrine.
– Vous avez plus de détails ? »

Il se dandinait sur sa chaise, mal à l'aise sans doute d'être au centre du grand espace blanc et dégarni. Sa chambre de quarantaine était vide, à l'exception de meubles rudimentaires, bien que confortables. Les Classe-E n'étaient pas des prisonniers ordinaires ; c'était de loyaux employés, qui avaient eu le malheur de succomber aux risques du métier. On les traitait avec autant d'égard que possible, mais cela était parfois difficile puisqu'ils étaient soumis à une surveillance pointilleuse et constante. Paradoxalement, même les Classe-D étaient logés avec plus de dignité, car on leur permettait de répondre à leurs besoins vitaux loin de l’œil indiscret des caméras et des scientifiques – sauf exception expérimentale, bien entendu.

André inspira profondément :

« J'étais dans une salle de pierre, une sorte de chapelle, mais délabrée et très ancienne. Le toit était partiellement effondré. On voyait le ciel, enfin, la canopée des arbres, et du lierre, des ronces qui se déversaient dans le bâtiment par l'ouverture… Enfin, il y avait plein de plante et de mousse partout. Je savais que j'étais dans un rêve, d'ailleurs.
– Comment ça ?
– La lumière. C'était très… La lumière n'était pas normale.
– Elle était colorée, trop intense… ?
– Elle était… Comme dans un rêve, comme dans une scène d'art. Parfaite. Féérique, médiévale, je ne vois que ça pour la décrire. J'ai juste su que ce n'était pas la réalité.
– Hm. Je vous demanderai sûrement de dessiner le décor, mais plus tard. Pouvez-vous continuer la description ?
– Eh bien… Il y avait des bancs, poussiéreux. Certains étaient en état, d'autres non. Des tapis rouges au sol… Des colonnes. Pas de croix, pas d'ornements, par contre.
– Y avait-il des sorties, des portes, des fenêtres ?
– Non, à part le trou du plafond, non. Enfin, il y avait un vitrail… »

Le chercheur marqua une pause douloureuse, que Orianne ne manqua pas de remarquer. Elle pressa le ton :

« Et à quoi ressemblait-il ce vitrail ?
– Il était très joli, très lumineux et coloré. Il n'avait pas du tout l'air ancien, c'était un large vitrail au fond de la chapelle, vous savez, derrière l'autel. Il représentait une sorte de figure rouge encapuchonnée, derrière un ciel bleu.
– Une référence biblique ?
– Je ne sais pas. La chapelle semblait chrétienne, mais la figure en elle-même… Je ne la connaissais pas. »

La psychiatre ne faisait pas que prendre des notes. Elle dessinait aussi. C'était plus rapide, son coup de crayon était précis et elle trouvait que cela rendait son travail de préparation plus agréable. Elle finit donc de tracer les contours d'une large capuche avant de poser sa question suivante.

« D'autres détails ? Autrement, j'aimerais que nous passions à la suite…
– La… suite.
– Ce que vous faisiez dans le rêve, j'entends.
– Oui, oui. J'avais compris. Il ne me reste qu'à décrire l'autel, mais je ferai ça… En même temps. »

L'homme inspira profondément, se lança :

« Eh bien, au début, pas grand chose. J'explorais un peu. J'ai essayé de grimper pour sortir par le plafond, mais mes mains n'arrêtaient pas de glisser du lierre quand j'essayais de m'en servir pour monter.
– Vous essayiez de fuir ?
– Non, pas vraiment. Je n'étais pas… anxieux, vous savez, je savais que j'étais dans un rêve. C'était plus de la curiosité, et je m'ennuyais à ne rien faire. Au final, je me suis approché de l'autel et j'ai commencé à l'étudier. C'était un autel en pierre blanche, on aurait dit qu'il avait été ajouté après. Et il était impeccable, comme le vitrail. Dessus… Dessus, il y avait juste une petite bourse rouge et un genre de trou.
– De trou ?
– Oui, qui donnait sur du vide. Je ne sais pas où il menait, je n'arrivais pas à voir.
– Et qu'y avait-il dans la bourse ?
– Des pièces de cuivre. Je l'ai ouverte, j'ai voulu les compter, mais plus je sortais de pièces, et plus la bourse devenait lourde dans ma main, plus elle semblait pleine. J'ai fini par me lasser de compter des pièces de monnaie. Je les ai remises dans la bourse, je l'ai reposée sur l'autel. Quand je me suis retournée, dans l'allée centrale… Il y avait mon beau-frère. »

Son visage se crispa quelque peu, de douleur, de culpabilité. Les interrogateurs qui avaient reçu sa déposition hier soir avaient jugé qu'il ne mentait pas. Et effectivement, Orianne lisait une grande authenticité sur les traits torturés du jeune homme. Il n'était pas marié, à en croire son dossier. Ce qui, franchement, arrangeait bien la médecin célibataire.

Elle redevint professionnelle après ce bref instant de disgrâce. C'était un peu répugnant de penser garçon alors que son patient semblait sur le point de s'effondrer sur place.

« Votre beau-frère… répéta-t-elle doucement pour l'encourager à continuer.
– Oui, et il n'était pas seul. Il y avait un être immense, tout encapuchonné de rouge. Je suis certain que c'était celui du vitrail.
– Qu'est-ce que la vue de cette entité vous a inspiré ?
– Je n'étais pas effrayé. Je n'avais pas peur, si c'est ce que vous pensez. Je savais que ce n'était pas humain, mais je ne le sentais pas hostile. En fait, ça n'a rien essayé de faire. Elle, elle s'est juste décalée sur le côté pour me laisser… pour me laisser voir Cobar. »

Chaque fois qu'il prononçait son nom, sa mâchoire devenait plus tendue. Il était relativement composé, pour quelqu'un qui venait de perdre un être cher. Peut-être la semaine lui avait-elle suffit pour s'en remettre, au moins partiellement ?

« On s'est assis par terre, on a commencé à discuter. Ce… ce n'était le Cobar de maintenant, enfin, d'avant, je - je veux dire… C'était le Cobar de quand j'avais seize ans.
– Et vous, vous aviez quel âge ?
– C'est une… C'est une bonne question. Je ne me suis pas demandé, mais je crois… Je crois que j'étais plus jeune aussi ?
– Et pourquoi cet âge ? »

Le regard du patient se perdit dans le vide.

« Quand j'avais seize ans, mon père et le père de Cobar sont tous deux morts dans un même accident de voiture. On se connaissait déjà par l'école. Nous sommes devenus proches, alors. Très proches. Il avait deux ans de plus que moi, mais on a commencé à passer beaucoup de temps ensemble.
– Je vois. Et c'est ainsi que Cobar a rencontré votre petite sœur ?
–Oui, enfin, après coup. Ils se sont vraiment intéressés l'un à l'autre quand elle a eu 24 ans, et lui 27. Ils étaient mariées depuis trois ans quand… quand Cobar est mort.
– Et de quoi avez-vous discuté dans ce rêve ?
– De… beaucoup de choses. D'anciens serments qu'on avait fait quand on était enfants, de trucs du genre. Mais le Cobar que j'avais devant moi, celui de dix-huit ans, il… Il avait des souvenirs de notre vie actuelle.
– Quoi par exemple ?
– Eh bien, quand Cobar avait 23 ans, lui et sa fiancée ont… Ils ont rompu. Elle portait son enfant, ils voulaient tous les deux l'avoir et l'élever, plus que toute autre chose, mais elle… elle avait un problème d'alcoolisme. Elle a fait une fausse couche. Il n'a pas pu le supporter et ils ont rompu. Mon ami était dévasté, complètement. Je l'ai accueilli chez moi pendant un mois. Il ne touchait pas à l'alcool, il ne pouvait pas supporter la vue d'une bouteille, mais il était… éteint. Je parle de… Je parle de soirées entière passée à l'écouter pleurer, à l'obliger à sortir, bouger, trouver un boulot. À le réconforter le soir lorsqu'il pleurait, à partager son lit même lorsque vraiment les choses allaient trop… mal et qu'il ne pouvait pas supporter d'être seul. Il a fini par se reconstruire, par passer à autre chose.
– Et dans votre rêve, vous avez reparlé de cette fois là ?
– Mot pour mot. Il se souvenait mot pour mot de mes promesses, de mes phrases d'encouragement. Que je lui avais promis de m'occuper de ses futurs enfants comme des miens, de ne rien laisser leur arriver. Des choses de ce genre. C'était une discussion très… douloureuse. Mais très belle, aussi. Se souvenir de tout ce qu'on avait vécu ensemble… Et, à l'époque il… Il était encore vivant, donc ça avait du sens, ça n'avait pas le même goût que maintenant… »

Il resta silencieux. Orianne laissa faire. Ce n'était pas un cas de quarantaine où les patients hurlaient, souffraient physiquement ou subissaient des changements mentaux ou physiologiques si radicaux qu'ils en perdaient la conscience, ou la raison. Généralement, lorsqu'on l'appelait elle pour s'occuper des choses, c'était parce que le Classe-E savait ce qu'il se passait et devait en supporter chaque minute. Il fallait leur laisser le temps.

« … Bref. Au bout d'un moment, Cobar a regardé l'entité, et il a eu l'air d'avoir… peur, mal, d'être déçu, je ne suis pas sûr. Il m'a dit qu'il devait partir. Et… Je me suis réveillé.
– Comment vous sentiez-vous après ce premier rêve ?
– Eh bien, j'ai appelé Cobar. On s'est fait un repas le soir même, ensemble, comme au bon vieux temps. Je pensais que ce n'était qu'une manifestation étrange d'un souvenir, d'une émotion que j'avais. Depuis que Cobar et Eveline se sont mariés, je ne le vois plus trop, paradoxalement… Je pensais qu'il me manquait, c'est tout.
– Mais le lendemain, un autre rêve est arrivé.
– Oui, le même. Et le jour d'après. La nuit du dimanche, du lundi, du mardi, du mercredi…
– Et du jeudi ? »

André fut parcourut par un profond frisson.

« Non, oh, non. Pas la nuit de jeudi. Pas le même. »

Il n'élabora pas plus. La psychiatre n'essaya pas de l'y inciter.

« Et à quoi ressemblaient ces autres rêves ? Ils étaient vraiment similaires en tout point ?
– Sensiblement, la même chose. Je retrouvais Cobar, nous passions un excellent moment à discuter, à jouer à d'anciens jeux stupides pour passer le temps, à rire… Mais à chaque rêve nos discussions étaient différentes et… il y avait comme une cohérence, une continuation. Toutes les nuits, on reprenait notre discussion là on l'avait laissée, puis on enchaînait sur autre chose, et encore autre chose… Jusqu'à mon réveil.
– Et dans la nuit de jeudi…
– La nuit juste avant celle où Cobar est mort. »

Il lui avait coupé la parole. Il sembla le regretter immédiatement.

« Excusez-moi, je…
– Non, je vous en prie, non. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le.
– … La nuit du jeudi. Je suis retourné dans la chapelle, j'ai attendu Cobar. Il n'est pas venu. Mais à la place, il y a eu l'entité. »

Derrière la vitre, elle le voyait devenir de plus en plus pâle.

« Elle m'a pris par le bras, m'a entraîné vers l'autel. Je n'ai pas osé me débattre, ni rien faire. J'étais comme paralysé de l'intérieur.
– Je vois.
– Elle m'a présentée devant la bourse, le trou. Et là elle m'a dit… Elle m'a demandé combien l'amour que je lui portais valait en pièces de cuivre. »

La psychiatre resta silencieuse. Nota la phrase précise sur son carnet, l'entoura plusieurs fois.

« Et sa voix ? Elle était comment, masculine, féminine… ?
– Je ne sais pas. Profonde, gutturale. Je ne pourrais pas lui donner de ton. Ce n'était pas humain.
– Qu'avez-vous fait, alors ?
– J'ai fait tombé des pièces dans le trou. C'était ça qu'il fallait le faire, je l'ai su, instinctivement. Si l'amour que j'avais pour lui valait bien des pièces de cuivre… Alors il fallait que j'en fasse don.
– Combien ? »

André ne répondit pas. Cette fois-ci, elle ne prit pas de gants.

« Combien ?
– J-j-je ne sais pas. Pas assez »

Cet aveu le fit se rétracter immédiatement sur sa chaise, comme un enfant.

« Je… J'avais prévu d-d-de… de toutes les mettre… M-mais…
– Monsieur Lange ? Monsieur Lange, je vous en prie. Calmez-vous. Respirez. Tout va bien. »

L'homme porta sa paume contre sa poitrine, comme s'il ne pouvait s'empêcher d'apaiser par le contact les élans de son cœur fébrile. Après une longue minute, il enleva sa main de son torse.

« … Merci, madame Denis. »

Elle n'eut pas le cœur de lui dire que c'était une procédure standard que de calmer un patient en panique, afin qu'il n'aggrave pas sa situation, quelle qu'elle soit.

« Je… Je disais donc… Les pièces de cuivre. Je… Forcément, j'avais prévu de les mettre toutes, m-mais… Chaque pièce qui tombait dans le trou, j'avais l'impression d'être… vidé de mon énergie. C'était pénible, voire même… douloureux, de me séparer des pièces. E-e-et… Je sentais quelque chose se rapprocher de plus en plus. Q-q-quelque chose de terrible. Alors je… je me suis arrêté q-q-q… »

Sa voix s'étouffa, et dans la poitrine de la psychiatre, un tiraillement se fit sentir. L'homme était au bord des larmes ; malgré cela, il termina sa phrase :

« Q-q-q-quand j'ai perdu le compte. Et j-j-j'ai regardé l'entité et… Elle a dit… Elle m'a dit que ce n'était pas assez. Puis je me suis révei-réveillé. J-j-je n'y ai p-p-p-pas pensé s-s-sur le coup, m-m-mais… le lendemain… Je - je n'ai pas rêvé. »

Il arrêta là pour poser ses coudes sur ses genoux et enfouir son visage au plus profond de ses paumes, en respirant amplement. Ses doigts malaxaient sa peau avec force, comme s'il était simplement en train de s'essuyer le visage, mais c'était un artifice trop maladroit pour tromper qui que ce soit.

Orianne attendit que ses sanglots se soient taris pour conclure, tristement :

« Et le samedi matin, vous receviez un message d'Eveline pour vous dire que, vers minuit, votre beau-frère avait été tué dans un accident de voiture… Tout comme votre père et le sien. »

Il releva la tête, hocha le menton. Essuya d'un mouvement vif de la manche la morve qui menaçait de couler à flot. Recommença à osciller de la tête.

« Monsieur Lange… Je ne veux pas vous pousser à la culpabilité. Et je comprends que ces événements ont été particulièrement difficile pour vous. Mais je dois vous poser, d'un point de vue professionnel, cette question précise, que vous serez sans doute amené à entendre à nouveau de toute manière… Pourquoi avoir attendu une semaine ? »

Un éclair fugitif passa sur les traits de son visage, quelque chose d'indéfinissable. Une sorte de torsion d'incertitude, de méfiance, bien plus froide que tout ce qu'elle avait pu voir chez cet homme. Cela ne dura que quelques secondes ; mais la psychiatre s'éloigna immédiatement de toute l'empathie qu'elle ressentait pour son patient, d'un coup.

On ne savait jamais sur quoi on pouvait tomber, dans ce métier. Lorsque c'était une surprise, généralement, ce n'était pas une bonne.

« Je… Je n'étais pas en état de faire quoi que ce soit samedi. Je-je voulais juste… Je voulais juste mourir. T-tout arrêter. Je n'ai pas bougé de la journée. Je n'ai pas répondu aux appels de m-m-ma propre petite sœur. Je ne comprenais pas ce qui se passait, s-s-si c'était ma faute, à c-c-cause des pièces. Je suis resté immobile, je ne voulais rien faire, je ne voulais pas sortir, pas dormir. Et p-p-p-puis, vers minuit, d'un coup, je me suis endormi sur mon canapé. D'un coup. »

Il marqua une petite pause. Déglutit, d'un air pitoyable.

« Les r-r-rêves ont r-r-recommencé. »

Orianne ne dit rien, se contentant d'effectuer un rapide calcul mental.

« Nous sommes vendredi aujourd'hui. Vous seriez en fin de… Eh bien, en fin de cycle, je suppose. Est-ce le cas ? »

André évita son regard, tripotant les accoudoirs de sa chaise avec terreur.

« Cette fois-ci, c'était un petit garçon. Je ne le connaissais pas.
– Pourquoi ne pas être allé voir la Fondation alors ? »

Un peu désarçonné, son patient la regarda cette fois-ci dans les yeux. Ses mains agrippèrent le cuir avec force.

« Je… Je ne savais pas si c'était vraiment… Une coïncidence, pas vraiment anormal, pas forcément une anomalie… J-j-je voulais être sûr. Et puis, le petit garçon qui est venu dans mes rêves ensuite, j-j-je… Je ne le connaissais pas. Je me suis dit que c'était la preuve que tout ça était dans ma tête. »

C'était facile d'étudier le monde de l'anormal. S'avouer que l'on en était devenu la victime l'était infiniment moins. Certaines personnes ne voulaient pas voir, ne voulaient pas prendre la décision de se placer en quarantaine de leur plein gré.
Parfois, souvent, il fallait la prendre pour eux.

« À quoi ressemblait-il ? Il n'avait vraiment rien de familier ?
– Il semblait ne pas me connaître non plus. Peau mate, peut-être métissée. Des cheveux noirs et des yeux bruns. C'était un petit garçon, dix ans il m'a dit.
– Et vous même, quel âge aviez-vous dans le rêve, ou pensiez-vous avoir ? »

Il resta silencieux un instant. Sans doute n'y avait-il pas pensé.

« … Peut-être plus vieux ? Ou pareil ?
– D'accord. Et qu'avez vous fait dans ces rêves ? Avec l'enfant ?
– Eh bien, j'étais… J'étais plus… apaisé, que dans le monde réel. Mais le petit m'a vu pleurer le premier soir, le samedi soir. Alors il… Alors il est venu et m'a demandé ce qu'il y avait. Comme ça. Je… Je lui ai raconté sans entrer dans les détails, pour ne pas l'effrayer. J'ai voulu parler de sa vie à lui, mais il était jeune, il n'avait pas envie de parler de choses ennuyeuses. Alors… Alors on a joué à chat. Dans la chapelle. Et… Je me suis réveillé.
– Et comment vous sentiez-vous au réveil ?
– Eh bien, l-la réalité m'a de nouveau frappé au visage, mais rien d'autre. Au début en tout cas.
– Et avec le temps ? »

De nouveau, ce mouvement de recroquevillement, comme un gamin pris en faute.

« … Les rêves sont devenus addictifs. Je ne faisais pas mon deuil, je l'esquivais. Tous les jours, je ne pensais plus qu'à une seule chose, c'était à la promesse du soir et de mon oreiller. Je… J'ai commencé à prendre des somnifères dès lundi, pour m'endormir plus vite. J'étais tellement plus apaisé durant mes rêves que… C'était plus fort que moi. Et le gosse avait tout à voir avec ça… Il était… Il m'aidait. Beaucoup. »

André marqua une pause, comme pour laisser le temps à Orianne de poser des questions. Elle n'en avait pas.

« Mais le mercredi, ça… J'ai commencé à devenir anxieux. Paranoïaque. Je savais q-que le soir approchait, où je devrais… Vous savez quoi. Et alors j'ai voulu arrêter. Tout. J'essayais de rester éveillé par la douleur, par le café, par… tout. Mais rien à faire, toujours, je m'endormais toujours. Et j'avais p-peur… J'étais terrifié par la deadline, parce que… Parce que je commençais à aimer le gamin. »

Sa voix s'était réduite à un murmure. Fort heureusement, les micros de sa cellule étaient d'excellente qualité. Subjuguée, Orianne n'eut pas à lui dire de hausser le ton, se contentant d'ajuster quelques boutons.

« Tous les matins, je me réveillais avec une boule dans le ventre. Un peu plus grande à chaque fois.
– De l'appréhension ?
– Non. Pas seulement ça, non. Un genre de… Un genre de confusion. Parce que… Parce que à chaque rêve, chaque fois que je voyais son visage, celui du garçon, je sentais une bouffée d'affection monter en moi. Plus grande à chaque soir. Je l'aimais, je l'adorais, il n'y avait pas d'autre mot. De façon spontanée, de façon… incontrôlable. P-peut-être comme un père aime son fils, je n'en sais rien, je ne pourrais pas savoir. Mais c'était là. E-et… Tous les jours, quand je me réveillais, j'avais une période de flottement où je devais me réadapter à la réalité… J'aimais le gamin, mais quand j'ouvrais les yeux, il n'était plus là. Mon esprit d-devait faire la transition. »

Il peinait à trouver les mots. Orianne le comprenait. Ce qu'il décrivait ici ne devait pas être une expérience très commune, ni explicite. Elle avait déjà étudié des cas similaires, cela étant dit, mais ne préféra pas lui proposer de modèle par lequel exprimer son ressenti. C'était plus productif quand le patient utilisait ses propres mots.

« C'était un mélange de tristesse, d'affection et de confusion, je crois. Indescriptible. Tout bonnement indescriptible. Genre… C'est comme se réveiller en se promettant qu'on donnerait sa vie pour ce gamin, sauf que… sauf que le gamin n'existe pas. Le cœur projette autant d'affection sur du vide. C'est nauséeux. »

André s'humidifia les lèvres, hésitant. Il semblait sur le point de continuer, mais se ravisa. Il avait l'air perdu ; alors la femme décida de lui donner un petit coup de pouce.

« Revenons aux rêves, je vous prie, demanda-t-elle d'une voix douce. Vous n'avez jamais essayé de confronter l'entité encapuchonnée ?
– Non, non. Je vous l'ai dit, dans les rêves, j'avais l'impression que c'était lointain, comme sujet. J'étais apaisé, je n'avais pas envie d'y repenser. C'était au réveil que c'était difficile.
– Et que faisiez-vous, encore une fois, dans ces rêves ?
– Je… Je parlais au gamin. Il me parlait de son école, de ses difficultés en français et en math. Je l'aidais à comprendre du mieux que possible, en utilisant les pièces parfois. L'entité ne faisait que nous regarder. On l'ignorait. On était que tous les deux.
– Puis est venue la nuit du jeudi. »

André secoua la tête, mais cette fois-ci, ce n'était pas l'anxiété d'avant qui semblait l'habiter. Il avait une curieuse grimace sur les lèvres. De douleur, peut-être… Mais alors pourquoi est-ce que ses commissures, à la lumière insipide des lampes cliniques, semblaient former un sourire ?

« J'étais dans la chapelle. Et… L'entité m'a présenté devant l'autel. Elle m'a demandé… Elle m'a demandé combien valait l'amour que je lui portais en pièce de cuivres. »

L'homme lança sa tête en arrière, qui claqua contre le fauteuil - sans qu'il ne puisse s'y faire mal, le mobilier était conçu pour que les internés ne puissent pas se blesser. Oui, c'était bien un sourire qu'il affichait sur son visage torturé. Ses paupières voilaient ses yeux.

« Et qu'avez-vous répondu ? murmura la psychiatre en serrant plus fort son petit carnet de note. »

Il ne répondit pas. Il inspirait, expirait.

« Combien vaut l'amour en pièces de cuivre, selon vous ? répondit-il d'une voix basse, égale. »

Des larmes coulaient sur ses joues.

« J'ai besoin d'une réponse, le pressa Orianne.
– J'ai réfléchi. Longtemps. Je ne connaissais pas le gamin. Mais je l'aimais de tout mon cœur. C'était plus fort que moi.
– Vous êtes parvenu à vider la bourse ?
– J'ai jeté la bourse. Entière. Dans le trou à offrande. »

La réponse avait claqué dans l'air. André ouvrit les yeux.

« Et je me suis senti mourir. C'était comme si on m'avait arraché la poitrine. J'ai eu très mal. J'ai eu très froid aussi. J'étais vidé, j'étais vide. Mais alors… »

Sa voix avait perdu toute contenance. Elle partait dans les aigus, puis les graves, à la manière d'une note sautant d'une ligne à l'autre, pour répondre au caprices d'une partition dramatique et bouleversante.

« Mais alors l'entité a dit que ça suffirait. Et je me suis réveillé.
– Et vous avez appelé la Fondation.
– Et j'ai appelé la Fondation. »

Une semaine et une vie trop tard, Orianne manqua de lui répondre.

« Monsieur Lange. Je ne vais pas vous mentir. Il est possible qu'il soit déjà trop tard pour vous.
– Vous croyez ? répondit son patient avec un rire hystérique. Je ne sais pas ce qu'il va se passer. Mais j'étouffe, Madame Denis. J'étouffe. Je vais mourir. Je le sais.
– Nous ne vous laisserons pas partir sans combattre. Votre témoignage est bien trop précieux. Vous serez mis sous surveillance intensive.
– Il frappe pendant la nuit.
– Nous avons toute une journée pour nous préparer. Faites-nous confiance.
– Je l'aimais, ce gamin. Vous comprenez ? Je ne connaissais même pas son nom, mais Dieu sait que je l'aimais. Il méritait de vivre. Il méritait toutes les pièces de cuivre du monde.
– Je ne comprends pas, non. Mais c'était un choix courageux.
– J'ai peur, Madame Denis. J'ai très peur. J'aimais ce gamin, je ne changerais rien si j le pouvais. Mais j'ai quand même très peur. »

Malgré les réserves inépuisables de professionnalisme dont Orianne disposait, le bouclier derrière lequel elle pourrait se retrancher, esquiver ses émotions bien trop personnelles, bien trop agaçantes… Une petite part d'elle avait quand même envie de tendre la main à André pour qu'il la prenne et la serre très fort.


Vendredi 05 Octobre, la fin d’une vie, 23h59

Il était minuit lorsque André Lange s'éteignit dans son sommeil, sans un cri. Les appareils mesurant ses signes vitaux, les gardes à son chevet, personne n'avait rien remarqué. On le trouva au matin avec un sourire sur les lèvres. Quantité de pièces de cuivre furent retrouvées au creux de son cœur, de ses veines, de ses poumons et de son œsophage.

Il était minuit un lorsque sa soeur, Eveline Lange-Sow, chercha à le contacter pour lui apprendre qu'elle était enceinte de ce qui devait être un petit garçon.

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Yosh KinekoYosh Kineko

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